Doutes à l’Ossau

Le pic du midi d’Ossau est, avec le Mont-Blanc, le sommet qui occupe le plus mes pensées de baladeur de la haute-montagne.

Ils n’ont pourtant pas grand chose en commun, ces deux là. L’Ossau affiche quasi-exactement 2000 mètres de moins que le roi des Alpes. Il n’approche pas même l’altitude des points culminants des Pyrénées (Aneto à 3404 m). Pourtant, il marque d’une emprise absolue plusieurs vallées pyrénéennes. Les terrasses à rambardes sculptées du château Henri IV de Pau subissent son influence directe et multiséculaire par delà les presque 50 kilomètres qui les séparent. De ce point de vue unique, par beau temps, la barrière Pyrénéenne s’étale à l’infini vers l’est et l’ouest et un effet d’optique somme toute banal donne à l’Ossau le premier rôle : il apparaît comme le plus haut, totalement isolé de tout autre sommet susceptible de faire de l’ombre à sa prestance. Son asymétrie bancale, opposant une grande dent de travers et une petite canine acérée, fait plus penser à un pic imaginaire issu de l’univers de Tolkien, en haut duquel logent probablement des démons d’un autre âge, qu’à un sommet des belles et tranquilles Pyrénées.

Ah, et puis, il faut le dire, c’est là que j’ai séduit ma belle, celle avec laquelle je partage ma vie… Ca a dû me marquer, aussi !

Quelles conneries, quelles folies, quels bonheurs, quelles terreurs j’ai vécus dans les pentes de ce petit géant !

J’ai toujours trouvé à l’Ossau une capacité à se faire admirer pour plus qu’il n’est. En hiver, les multiples petites pointounettes qui composent le sommet de la face sud apparaissent, pour qui accepte de se laisser influencer, comme autant de fantastiques arêtes andines aux vertigineuses draperies de neige.

Inversement, il est possible de vivre dans ses alentours des aventures toutes champêtres, même au creux de l’hiver. Un jour, désireux de faire partager ma passion du lieu, j’ai participé à l’encadrement d’une balade de copains : 32 personnes, emmenés depuis la Normandie pour faire le tour de l’Ossau (version longue, Bious-Artigues – Ayous – Pombie –  Arrémoulit – Soussouéou) à ski de randonnée ! Gars et filles, costauds et freluquets; rêveurs et bagarreurs, skieurs et non skieurs. Ce fût une semaine surréaliste, qui vit notre troupe progresser en grand désordre dans la boucle, prenant d’assaut les refuges (heureusement vides), utilisant tout  le silence de la montagne pour y mettre ses cris et vociférations, traçant d’innombrables sillons plus ou moins parallèles sur les pentes de neige. Dans certains passages, comme la descente du lac supérieur d’Ayous vers la plaine de Bious, notre bande s’apparentait à la classe du petit Nicolas en voyage : skis entremêlés, sacs à dos dépenaillés, chutes en tous genres, bagarres et réconciliations, rires et pleurs, chants… le tout sur fonds des deux pointes, qui doivent très probablement s’en rappeler encore. Cette fois là, la montagne avait été bien gentille avec nous.

Sur certains versants, comme au pied de la face nord, on est au coeur d’un hiver terrifiant de rigueur, alors que de l’autre côté la nature déploie ses charmes et s’offre toute en douceur.

Un jour, vers Pâques, nous descendions à pieds dans la neige du sommet du Peyreget vers le refuge de Pombie. Nous avions pris une suée dans la montée depuis la plaine de Bious, alors malgré la neige qui nous avait surpris au sommet, nous avions enlevé tous nos habits et étions redescendus à l’aveuglette, torse nus dans le brouillard et les rafales. J’avais l’impression étonnante qu’il neigeait à 20°C. C’est la peau dégoulinante de neige fondue et de sueur mélangées, tout fumants et haletants d’avoir couru, que nous avons fait irruption dans la salle hors sac du refuge de Pombie. 5 Gendarmes de haute-montagne se pelotonnaient là, autour de la froide table de formica trouée jusqu’au bois, et tentaient de se réchauffer en s’offrant un petit en-cas. A notre vue l’adjudant s’était levé, et à moitié bégayant de surprise, il nous avait demandé… si on avait de quoi s’habiller ! Je pense qu’il avait cru voir surgir des fantômes en perdition.

Autre image : Pascal est en tête d’une cordée, légèrement en dessous de moi dans les pentes de neige de la grande raillère (un cône d’éboulis qui monte tout droit vers le col séparant les 2 pics). C’est Pâques, le petit matin est beau et glacial, la neige est dure, nécessitant toute notre attention dans cette pente qui commence à être raide. Soudain, un stalactite de glace se décroche d’une quelconque corniche loin au dessus de nous dans la face. Un rebond le jette violemment à la tête de Pascal, dont le front s’ouvre comme un fruit mûr. Du sang apparaît immédiatement, mais ce qui me terrorise, c’est de voir Pascal vaciller sous le choc, sonné. S’il tombe là, il entraîne sa cordée. Les secondes passent au ralenti, les scénarios catastrophe se bousculent dans ma tête. Il est debout sur ses crampons, appuyé sur son piolet, il oscille doucement, les yeux fermés… tombera, tombera pas ? Derrière lui, très bas, les premiers rayons du soleil effleurent le refuge de Pombie dans leur lumière dorée. Pascal ouvre les yeux, il s’ébroue. C’est passé !

Moi qui aime la lenteur, les nuits dans la neige, et la compagnie de bons amis, il me revient un souvenir lié à l’Ossau durant lequel j’avais fait un autre choix. Départ 4 heures, un petit matin de février, des environs de Pau. Seul. J’étais dans les environs pour autre chose, mais sentir la montagne si proche m’avait suffi à foncer pour essayer d’atteindre « quelque chose » en 12 heures chrono aller-retour.

6 heures du matin, Col du Pourtalet. L’air est glacé, vivifiant. Avec mes 4 petits kilos sur le dos je me sens léger, léger. Les lacets du sentier m’attirent, me donnent envie de courir. Je vais faire une bouchée de ce sacré Jean-Pierre ! Le temps de compter les virages et me voilà déjà sur le rebord de la combe de l’Ossau. La neige  commence ici. Crampons, crissements délicieux. J’avale à grands pas les méandres de la trace. Je passe comme une fusée devant le refuge de Pombie et monte au col de Suzon. 7 heures 30, c’est bien. Me voilà à pieds d’oeuvre.

Premières dizaines de mètres de la voie normale. Bien, la neige est idéalement dure…  Me reviennent en mémoire les images de ma première ascension de ce sommet en hiver. Trois jours de suite, avec Pascal et Babette, nous avions dû revenir à la charge. Chaque fois, l’Ossau nous avait rejeté : parce que nous avions pris le mauvais couloir, parce que nous étions fatigués, parce que… nous étions impressionnés, tout simplement. Ces pentes nous paraissaient à l’époque des sommets de technicité, la vie ne nous semblait tenir qu’à un fil… Nous évoluions lentement, encordés comme pour une première. Finalement, la troisième tentative s’était révélée la bonne, et ne parvenir au sommet qu’après des échecs avait réhaussé dans nos coeurs la sensation d’avoir réussi une très grande chose. Aujourd’hui, après quelques années de pratique, je mesure mieux la difficulté réelle de l’entreprise : il s’agit d’une ascension facile, une bonne initiation à la course de neige, voilà tout.

Tout est donc parfait ! Je progresse régulièrement et rapidement. Sauf que… je ressens soudain une légère, légère fatigue. Une langueur s’empare de mon corps, mes jambes tremblent insensiblement. Bigre. Il faut que j’y aille doucement. D’ailleurs me voici au pieds de la seconde cheminée, plus possible de continuer à courir ici. Rien de bien difficile, simplement à présent je sens ma limite : ce ressaut mi-rocheux mi neigeux doit être franchi sans erreur car une chute depuis le rocher ne peut pas facilement être enrayée et ne pardonnerait pas. Il faut s’engager tranquillement, assurer chacun de ses gestes, trouver les moyens de ne pas se fatiguer plus. A 7 ou 8 mètres de haut, je dois me l’avouer à moi même : je ne suis pas à l’aise. Le doute s’insinue en moi : et si je tombais ? Je ne peux m’empêcher de regarder entre mes jambes. Sous cet angle trompeur, la pente paraît inévitablement terrifiante. Mais bon sang pourquoi je suis comme une poule mouillée tout à coup ? Cette Foutue voie normale de l’Ossau, j’y suis venu des tas de fois en hiver ! Oui, mais pas seul, pas sans un minimum de préparation physique, pas en courant le ventre vide… Bon sang, il faut que je me bouge le cul pour sortir de ce couloir !!!

Une mini vague de panique déclenche une montée d’adrénaline dans mon corps. Sans plus réfléchir je me projette vers le haut, sautant de prise en prise. Sortir de là, vite… En quelques pas je rejoins au sommet du couloir un replat neigeux sur lequel je me sens à nouveau en sécurité. Je halète en silence, à l’écoute de ce que je ressens. Bientôt le calme revient en moi et je lève les yeux vers la suite de l’itinéraire.

Là commence la grande pente de neige. Elle me fatigue à l’avance. Est-il indispensable que je m’y lance, alors que je suis en sécurité ici ?

Je repars à petits pas minuscules, donnant de minables coups de piolet dans la glace qui commence à apparaître ça et là. Minable. Je suis minable. Mais je ne peux pas encore me rendre à l’évidence. La pente atteint son inclinaison maximum, et comble de malchance, je suis maintenant sur de la glace vive. En forme j’aurai progressé tranquillement et fermement, un pied de face et un pied de profil, plantant chaque crampon d’un unique et solide coup. Aujourd’hui, je tape 25 fois de suite, vérifie et revérifie que l’ancrage est bon, finis parfois par tailler de vraies baignoires parfaitement inutiles, dans l’unique but de me persuader que oui, vraiment, là je ne risque rien ça va tenir…

Une interminable heure se passe, me rapprochant affreusement lentement du couloir supérieur. Les pensées tournent dans ma tête : comment pourrais-je avoir le courage de continuer ? Mais comment m’avouer à moi-même que je n’ai pas été capable de réaliser cette ascension facile ? Et comment le dire aux autres ? Mais pourquoi faudrait-il que les autres sachent si je ne suis pas monté. Bon sang, mais je deviens fou ou quoi, qu’est-ce qu’il y a de mal à ne pas monter ? C’est quoi ces histoires de faire mine ? Je creuse une légère plateforme qui me permet de me sentir en sécurité relative dans cette immensité inclinée.

Peu à peu la tempête intérieure se calme. Des bribes de raisonnement commencent à s’établir en moi. Je commence à comprendre que je suis dans un état limite, et que la seule attitude raisonnable consiste à redescendre, comme un gentil garçon.

Pour la première fois de toute ma courte vie d’alpiniste, j’ai lâché prise (si je puis dire !), je me suis écouté, j’ai privilégié la raison à la passion. Ouuuh, mais je grandis ma parole ! Je repense à Lionel Terray et tant d’autres alpinistes de haut niveau, morts dans des voies faciles après avoir vaincu les pires difficultés dans des conditions épouvantables. Là, je crois que je commence à comprendre.

A mon retour, lorsque je lui ai raconté que je n’avais pas été en haut, Sophie m’a simplement dit : « C’est bien ! ».

Pourquoi je crois toujours qu’il faut aller au sommet pour que les gens m’aiment ?

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