La frontière en fraude

Ce texte figure dans le livre « Sacré mont Blanc » (déc. 2012)

4 heures du matin, camping des Bossons.

Je sors la tête par l’ouverture de la tente, il fait clair et calme. Je réveille Pascal : c’est bon, on y va. Vite debout, vite habillés dans le silence de la nuit, nous partons sans même avaler un morceau. Aujourd’hui, nous allons passer la frontière en fraude !

Hier encore nous étions avec deux amies en vallée d’Aoste, du côté italien, à réaliser des ascensions sur ce beau versant. Le besoin de faire quelques achats nous avait décidés à faire un aller-retour à Chamonix par le tunnel. Seulement voilà : les courses faites, j’avais constaté la disparition de mon portefeuille, sans doute oublié sur un banc public ou au fond d’un bar. Nous étions devant l’alternative suivante : faire revenir les amies du côté français, abandonnant ainsi notre beau programme italien… ou les rejoindre, sans papiers, par un moyen à inventer.

La solution du passage en fraude, d’abord évoquée comme une bravade, fut rapidement adoptée pour de vrai. A 18 ans, tout est facile ! Tant qu’à faire, nous voulions en profiter pour nous faire plaisir, en empruntant un bel itinéraire. Là encore le choix fut rapide : des Bossons où nous campions, quoi de plus naturel que de monter tout droit jusqu’au pied du mont Maudit en passant par les grands Mulets, le grand Plateau et le Corridor, puis de redescendre sur le glacier du Géant, le refuge Torino et l’Italie ?

En temps normal, parcourir ces 3200 mètres à la montée puis à la descente aurait nécessité deux à trois jours. Nous n’envisagions pas d’y consacrer plus d’une journée ! Il s’agissait d’une sacrée tirée, mais avec dix jours de balade dans les sommets à notre actif nous êtions en pleine forme et l’effort ne nous faisait pas peur. La météo du soir nous conforte dans notre décision : la journée du lendemain sera belle. Une dégradation orageuse s’installera sur le massif le jour suivant, mais nous aurons rejoint la vallée depuis longtemps !

Avec un optimisme inscroyable, nous réglons le réveil à 4 heures du matin. Pour une balade d’une telle envergure, 4 heures c’est déjà l’après-midi ! Nous voila donc enchaînant dans la nuit les lacets du sentier qui monte vers la Jonction. Nous avons décidé de prendre un pas calme pour tenir la distance, mais de rarement nous arrêter, et surtout d’anticiper la soif et la faim en mangeant et buvant abondamment pour ne pas craquer bêtement. La méthode s’avère payante : au point du jour nous sommes déjà à la sortie de la végétation, et vers 7 heures nous atteignons la jonction. Ces 1500 premiers mètres de dénivelé ont passé comme dans un songe, tout semble possible. Le glacier est très ouvert mais c’est avec plaisir que, crampons aux pieds, nous déambulons une fois de plus dans ce labyrinthe gelé. Habitués aux fardeaux des raids de plusieurs jours, nous nous sentons si légers avec notre petit sac que nous jouons à sauter, à droite, à gauche, beaucoup plus que la seule nécessité l’impose.

10 heures du matin, arrivée au refuge des Grands Mulets. Nous y passons pour prendre la météo. La salle est calme, tout le monde est parti depuis belle lurette, les plus rapides entament déjà la redescente du sommet. Renseignement pris auprès du gardien, le temps va se gâter demain matin très tôt. Ah… tiens, l’échéance s’est rapprochée… Ca n’est pas un problème, demain est un autre jour. Le gardien trouve bizarre notre planning de journée, il ne comprend pas pourquoi nous partons vers le haut à cette heure-ci.

Redépart à 11 heures. Petit Plateau, Grand Plateau, nous avalons le dénivelé. A 13 heures nous nous engageons dans le Corridor, cette longue pente qui mène au col de la Brenva. Le nez sur la neige, nous tardons à nous en apercevoir, mais il nous semble tout à coup que quelque chose a changé. Le ciel s’est couvert : un épais voile cache à présent le soleil, la température est en train de baisser rapidement, aidée par un petit vent qui se lève. Mmmmh… Depuis le temps que je baroude dans ces montagnes, je sais que ce genre de signe n’annonce rien de bon. Mais, dans l’élan du moment, je ne pousse pas plus avant la réflexion. Une analyse rapide de la situation nous aurait pourtant éclarci les idées : redescendre au refuge des Grands-Mulets nous permettrait de nous mettre à l’abri en une heure et demi, alors qu’en continuant d’avancer il nous faudra encore trois bonnes heures pour rejoindre le refuge des Cosmiques, et cinq pour pousser jusqu’à Torino…

Contre toute raison, niant les signes du ciel, je continue à faire confiance aux informations météo que nous avons eues au refuge : pas d’orage avant demain matin, un point c’est tout ! Il n’y a aucune raison de modifier notre projet. Ainsi se prennent les décisions les plus vitales de notre existence. Légèrement inquiets tout de même, malgré la fatigue qui commence à se faire sentir, nous entamons une espèce de course absurde : plus le temps se couvre, plus nous forçons l’allure pour éviter l’orage…

A 14 heures nous débouchons au col de la Brenva, à 4300 m, alors que le tonnerre commence à gronder au loin. Nous restons pourtant rivés à notre programme, et nous mettons à courir en direction du col du Mont-Maudit. L’itinéraire est maintenant horizontal, je le connais bien pour l’avoir parcouru récemment. Au moment ou nous parvenons comme des fous en haut de la pente de glace raide qui amorce la descente vers le col Maudit, l’enfer se déchaîne : des éclairs déchirent l’air et explosent sur les sommets tout proches, le vent souffle en rafales furieuses et nous sentons avec horreur nos cheveux se soulever sous l’effet de l’électricité statique. J’ai 18 ans, je suis pétri de mes lectures de Frison-Roche, et j’ai en tête une phrase prononcée dans « Premier de Cordée » par le guide Ravanel le Rouge lorsque son client lui demande de continuer malgré l’orage qui menace : « La foudre, au dessus de 4000 mètres, ça ne pardonne pas ». L’aventure s’était terminée de manière prévisible, par le foudroiement impitoyable d’un des membres de la cordée. C’est une fiction, je sais bien, n’empêche, c’est culte !

Nous commençons à nous affoler. Pour couronner le tout, une neige dense se met à tomber, on n’y voit bientôt plus à deux mètres. Impossible de se lancer dans la pente de glace sans assurance. Nous nous décordons aussi rapidement que nous le permettent nos doigts gourds. En aveugle, je jette un rappel dans le vide. Vite, vite, nous sautons dans le versant. La corde est trop courte pour nous mener en bas mais un petit rocher émerge de la glace. Un pieu de bois y est planté, il nous permet d’établir un relais et de repartir vers le bas de la pente encore invisible. Voila la rimaye, nous posons les pieds sur la neige, je commence à rappeler la corde… mais l’extrémité coince quelque part ! Zut de zut, j’ai été trop vite, je n’ai pas pris le temps de défaire le nœud qui a dû se coincer entre le rocher et le pieu. La situation me semble si dramatique que, sans réfléchir, je crie à Pascal :

« C’est pas grave, on part sans la corde !

– T’es complètement fou, on n’y voit rien, on va se mettre dans la première crevasse ! »

Je me range à son argument. Le problème est maintenant de récupérer cette foutue corde sous cette foutue neige, avec ces foutus éclairs qui ne nous laissent aucun répit. La pente est raide, j’ai peur, je n’ai jamais été très à l’aise sur la glace vive, les conditions du moment n’arrangent rien. Je saisis la corde dans la main droite, mon piolet dans la main gauche, et timidement, concentré, je m’engage dans la pente. Des flots de neige dévalent la pente, recouvrent mes bras, obscurcissent ma vue, m’étouffent à moitié.

Totalement dépassé par les événements, je décide brusquement de lâcher la corde pour me consacrer à mon seul piolet. Pascal s’énerve :

« Reprends cette corde !

– Ça ira bien comme ça.

– Reprends cette corde, bordel ! m’ordonne t-il en la ramenant à mon niveau. »

J’obéis, je reprends tant bien que mal ma progression hésitante. Enfin j’atteins le rocher et le pieu. Soulagement en haut et en bas. Vite, je remet le rappel en place et je redescends comme une fusée. Une fois en bas, je fais bien attention cette fois à ne pas laisser de nœud avant de récupérer la corde, et nous nous encordons pour descendre vers le col Maudit.

Tout à coup, les cieux se calment : en quelques minutes le vent tombe et les éclairs s’éloignent. Nous voici dans le silence, sous une chute de neige toujours dense, mais assagie. La visibilité presque nulle m’inquiète beaucoup : le col Maudit est si vaste, si horizontal, qu’il n’offre aucun point de repère. Comment allons-nous trouver la « sortie », à savoir l’épaule du Tacul, passage obligé pour redescendre vers le col du Midi ? Comme de bien entendu nous n’avons ni boussole ni altimètre.

Il est 16 heures, nous sommes à 4100 m d’altitude, perdus dans le brouillard, sans possibilité de nous mettre à l’abri. Nous savons que notre situation est délicate. N’ayant pas de meilleure idée, nous avançons doucement dans la direction que nous croyons être la bonne. Le sol devient progressivement plat.

Voilà le col. Où aller maintenant ? Je montre à Pascal une masse sombre qui émerge du brouillard à quelques dizaines de mètres :

« Rejoins ce rocher, on va s’arrêter faire le point ».

Faut il que j’aie eu l’esprit égaré pour ne pas comprendre : il ne peut en aucun cas s’agir d’un rocher : le Col Maudit est une selle purement glaciaire. Pascal avance sans se poser de question. Je le suis, préoccupé, lorsqu’il m’annonce tout doucement :

« C’est pas un rocher, c’est une tente ! »

Notre situation change soudain du tout au tout : s’il y a une tente, il y a des gens. Nous allons pouvoir causer, échanger des informations… se faire héberger ? Nous restons pourtant plantés là, immobiles et silencieux. Des sentiments contradictoires nous assaillent : nous avons besoin de cette tente et de ses occupants, certes, mais établir concrètement le contact revient à reconnaître que nous avons besoin d’aide. Et ça, c’est une démarche difficile pour nous. La tente, elle aussi, reste silencieuse tente… Se pourrait-il qu’elle soit vide ?

Soudain la fermeture Eclair s’abaisse d’un coup sec. Apparaît un visage féminin à l’air interrogatif. C’est une Polonaise, qui est là avec son ami dont la tête barbue apparaît à son tour. Ils parlent quelques mots d’anglais, et nous engageons la conversation comme nous pouvons, nous debout sous la neige et eux, visages sans corps encadrés par la toile de tente. Nous expliquons que nous avons été pris de court par le mauvais temps. A leur tour ils nous racontent qu’ils se sont perdus dans le brouillard et que, ne sachant plus où ils étaient, ils ont posé le camp. Lorsque nous avouons que nous n’avons ni tente, ni duvet, ils nous invitent enfin à les rejoindre à l’intérieur.

Nous voici quatre dans une tente prévue pour deux, situation forcément un peu délicate avec de parfaits inconnus. La promiscuité a cependant le mérite de faire rapidement monter la température de l’habitacle. Bientôt, une chaleur relative commence à nous réconforter. Nos hôtes sont soulagés de notre présence : ne connaissant pas le massif, ils craignaient de ne pas trouver leur chemin sans trace et dans le brouillard. J’apprends avec plaisir qu’ils ont le « nécessaire à brouillard » (boussole et altimètre). Avec ça, je saurai rentrer à la maison quelles que soient les conditions.

Les heures passent, la lumière baisse et il neige toujours. La faim nous tenaille et nous sortons nos seules provisions : un énorme pot de confiture de fraise et un demi pain. Nous commençons à nous faire de volumineuses tartines et à en proposer à nos amis mais voilà-t-il pas qu’ils refusent, à notre grande surprise. Ils choisissent un minuscule sachet de soupe parmi une impressionnante réserve de provisions appétissantes et la cuisinent en nous expliquant d’un air grave :

« Il faut économiser, au cas où on serait bloqués ici longtemps ».

Cette idée nous paraît parfaitement incongrue, à Pascal et moi. Dans nos esprits jeunes et un peu fous, quel que soit le temps demain, on fonce en bas, quitte à forer un tunnel sous la neige ! Je ne saurais dire quel était le degré de réalisme d’un tel projet, mais c’était bien comme ça que nous voyions les choses.

Sans duvets, couverts de vêtements trempés, la nuit promet de ne pas être très agréable. Nous nous coinçons entre nos deux compagnons d’infortune, nous disposons nos anoraks par dessus nos deux corps emmêles, et nous partageons tant bien que mal nos maigres chaleurs en nous plaignant beaucoup et en accusant l’autre de tirer toute la couverture à lui. Le sommeil finit par nous submerger malgré tout.

Il fait déjà jour lorsque nous nous réveillons. Dehors, c’est l’émerveillement : il fait grand beau, calme, une épaisse couche de neige couvre la montagne, un reliquat de mer de nuages achève de se dissoudre au dessous de nous. En une seconde, le moral remonte à 110% ! Nous bondissons dehors pendant que les polonais préparent un déjeuner digne de ce nom. Il faut croire qu’ils ne sont plus inquiets pour l’avenir…

Le camp est plié en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, et nous partons, Pascal et moi en tête, les Polonais derrière. En arrivant à l’épaule du Tacul nous apercevons des alpinistes montent à notre rencontre. Dans la pente raide, nous courons, nous sautons, nos volons, projetant de la neige fraîche à plusieurs mètres. La Polonaise et son Polonais suivent comme ils peuvent. Bientôt nous croisons les premiers ascensionnistes. Ils ne comprennent pas ce que nous faisons là à cette heure matinale, mais sont ravis de trouver une trace qui va leur faciliter la montée (tandis que la leur va faciliter notre descente).

Au col du Midi, nous disons adieu à nos amis polonais qui vont rejoindre le téléphérique de l’aiguille du Midi et redescendre au plus court. Nous traversons le glacier du Géant au pas de course et atteignons le refuge Torino à 11 heures.

Nous avons 30 francs sur nous, juste ce qu’il faut pour payer deux places de téléphérique et rejoindre nos amies, qui doivent être très inquiètes. Hélas, un énorme gâteau au chocolat est posé sur le comptoir du refuge, découpé en parts certes consistantes, mais chères : le gardien nous annonce le tarif exorbitant de 20 francs pièce. Devant nos mines désespérées il rectifie le tir en décidant sur le champ que « Euh non, en fait c’est 30 francs les deux ! ».

Il va falloir choisir entre le téléphérique et le gâteau. Facile.

Plombés de chocolat, nous entamons de bon cœur les 2000 mètres de descente vers le val d’Aoste.

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