L’altimètre amoureux

Ce texte figure dans le livre « Sacré mont Blanc » (déc. 2012)

Aux quatre coins de la tente, de petits crochets permettent de suspendre en hauteur des objets légers. Dès que le camp est en place, certains objets usuels y sont accrochés pour rester accessibles tout en leur évitant d’être irrémédiablement perdus sous l’épaisse couche de bazar qui couvre le sol en permanence.  Ce sont par exemple des lampes frontales, des paires de lunettes, des chaussettes qui sèchent en évaporant une subtile brume odorante, et plein d’autres trucs encore.

Assez régulièrement, des mois après le retour à la civilisation, à l’occasion d’une utilisation ultérieure de la tente, je retrouve certains de ces objets usuels toujours suspendus à leurs crochets, mais hélas écrasé par le dernier pliage. Lors des démontages dans le blizzard glacé, on ne prend pas toujours le temps de faire une inspection correcte des locaux, du coup il reste des miettes mouillées collées par terre et des objets usuels pendus au plafond, c’est ainsi. Personnellement je lutte depuis des années contre moi-même pour réussir à laisser les lieux en l’état dans lequel j’aimerais les trouver en entrant, mais je n’y arrive jamais.

Christophe et Antoine sont tous deux fanas d’objets usuels. Ils en ont amenés en quantité. Pendus aux crochets il y a donc deux thermomètres. L’un d’eux surveille même la température extérieure, nous passons beaucoup de temps à le tripoter en tous sens pour voir s’il fait froid au lieu de regarder dehors. Sur les crochets il y a également deux altimètres, nous les surveillons pour voir lequel va gagner. Il y a aussi deux appareils photo, qui sont l’objet d’attentions minutieuses et permanentes de notre part. Antoine et moi aimons par-dessus tout parcourir les vues déjà prises, dans un sens puis dans l’autre, pour nous émerveiller de ce que nous avons vécu au lieu de profiter du paysage qui nous entoure. Cette année, il y a surpopulation sur les crochets !

Ce matin-là, le réveil sonne à 5 heures, comme d’habitude. J’allume la lampe et parcours lentement l’habitacle d’un regard circulaire. Pas un mouvement, les boudins multicolores pressés les uns contre les autres sont figés dans une immobilité absolue. Bande de fainéants. Au crochet le plus proche, une grappe d’objets usuels se balance tout doucement, effleurant mon visage en cadence. Histoire de voir si notre camp a monté ou descendu durant la nuit, j’attrape le thermomètre – altimètre. Dans les brumes de mon demi-sommeil, j’ai du mal à y lire un chiffre. Bizarrement, sur l’écran à cristaux liquides embué par la nuit, je crois déchiffrer « elle ». Je me frotte les yeux, plie le cou pour m’approcher et essaye à nouveau de percer la pénombre de mon regard endormi. Pas de doute, l’altimètre affiche :

ELLE

Au-dessus, et légèrement à droite de ce sibyllin message rédigé en majuscules, apparaît une seconde fois le même mot en plus petit :

Elle

Quoi, elle ? Et d’abord, pourquoi un altimètre se préoccupe-t-il d’autre chose que de donner l’altitude ? Ah, mais je sais, ce n’est pas un argument, à notre époque les instruments électroniques deviennent de plus en plus perfectionnés, et savent faire un nombre sans cesse croissant de choses très utiles. De fait, la documentation de cet altimètre-ci est énorme. Il faudrait sans doute de nombreuses années de formation intensive pour savoir utiliser toutes ses fonctions. Peut-être cet engin sait-il faire la conversation ? Auquel cas cette fonction serait peu performante car je n’arrive pas à comprendre ce qu’il veut me signifier. Peut-être qu’il cherche à m’avertir d’un danger ? Ou qu’il veut me dire toute une phrase mais que seul le premier mot arrive à sortir et que la suite lui reste coincée dans la gorge ?

Mon énervement du début se transforme en excitation. Quelle énigme passionnante ! Je suis sûr que cette machine cherche à communiquer avec moi et j’ai la ferme intention de comprendre ce qu’elle veut me dire. Je fais rapidement un brainstorming silencieux avec moi-même.

« Elle ».  Elle, elle. Elle, elle, elle elleelleellellelle.

Je prends le rythme, psalmodie intérieurement cette litanie sur un mode mineur harmonique (j’aime beaucoup le mode mineur harmonique, il m’évoque l’Orient). Peu à peu la vibration qui s’installe me met en communication avec mon moi profond et le reste de l’univers… Mon niveau de lucidité atteint des sommets vertigineux. Un ressenti se dessine, s’impose : ce mot m’évoque… quelque chose de… de féminin ! Oui, de féminin, j’en suis certain, à présent. Une femelle. Peut être même une fille ! Ou même, une femme ! Oui, tiens, une femme, c’est une bonne idée, ça. J’en suis sûr à présent, cet instrument me parle d’une femme. Ou bien cet instrument est une femme. Ou bien c’est une femme qui me parle au travers de cet instrument. Ah, et puis zut, je ne sais plus, tout s’embrouille ! Bon sang, que tout cela est excitant !

A ce moment précis de mes réflexions, le boudin qui est à ma droite remue faiblement. Antoine se redresse lentement, les cheveux hirsutes. A moitié ensommeillé, il saisit l’altimètre, le retourne en grommelant et lit :

3773

Ah oui, tiens, c’est vrai, je l’avais pris à l’envers !

 

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